Gilets jaunes : jusqu’ici tout va bien

Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle. Cette violence n’a jamais été aussi prégnante en France depuis qu’un banquier d’affaires a élu domicile au palais de L’Élysée.

On a vu tourner en boucle sur les chaines d’info en continu ces images d’affrontements entre policiers et gilets jaunes, à Paris et en Province, avec toujours ces mêmes commentaires des reporters envoyés sur place et des experts bouffis de certitudes invités sur les plateaux : nous assistions à de véritables « scènes de guerre » d’une « extrême violence ». Et c’est vrai que ces images – gros plan sur une voiture en flamme, CRS repoussés violemment au pied de l’Arc-de-Triomphe, vitrines volant en éclats et magasins pillés – n’étaient pas faites pour rassurer toute une partie de la population qui soutient les gilets jaunes mais qui répugne à regarder le monde dans les yeux.

Qui s’est déjà rendu sur un champ de bataille sait parfaitement que les affrontements du 1er décembre à Paris n’ont à voir avec aucune guerre. Des millions de Français devant leur poste de télévision ou dans la rue ont assisté à des affrontements d’une violence inhabituelle entre manifestants et forces de l’ordre. Pour voir des « scènes de guerre », il faut aller en Syrie, ou au Yémen, là où les populations civiles sont bombardées et mutilées par les bombes d’une coalition emmenée par l’Arabie Saoudite avec la complicité des pays occidentaux, la France en particulier, qui vendent leurs armes aux pays du Golfe persique.

Le mouvement des gilets jaunes se « radicalise » entendons-nous aussi. Le mot effraie. On pense immédiatement dans une France traumatisée par les attentats, aux terroristes qui rêvent de transformer notre pays en champ de bataille. Les éléments de langage toujours, utilisés comme des armes de manipulation pour retourner une partie de la population contre une autre et en finir avec cette fronde populaire. Et encore les mêmes images d’affrontements particulièrement violents entre gilets jaunes et policiers pour appuyer le propos quand dans le même temps des milliers de gilets jaunes manifestent pacifiquement partout ailleurs.

La vraie violence, c’est 9 millions de pauvres, 200.000 sans domicile fixe et 80 milliards ou plus d’évasion fiscale

La violence serait dans le camp des gilets jaunes, dit-on encore, infiltrés par des « professionnels » du désordre, des « casseurs » qu’on désigne tantôt à l’extrême droite, tantôt à l’extrême gauche. Pourtant c’est bien dans le camp des gilets jaunes que l’on compte le plus grand nombre de blessés graves au cours de la manifestation parisienne. Certains d’entre eux en commun d’avoir été blessés, plus ou moins gravement, par des grenades tirées par les forces de l’ordre. Et certaines blessures, les plus graves (des mains ont été arrachées), suggèrent la signature de la GLI-F4, cette grenade explosive qui a bien été utilisée en plus du déluge de grenades lacrymogènes (5 000) tiré à Paris. La France est le seul pays d’Europe à utiliser, pour des opérations de maintien de l’ordre, ces grenades qui ont déjà coûté en 2018 une main à un jeune homme à Notre-Dame-des-Landes. S’il y a une « guerre » puisqu’il y aurait des « scènes de guerre », il n’y a pourtant qu’une seule armée, celle de robocops équipés de matraques, de flash-balls, de grenades et appuyés par des canons à eau. Et qu’en face, certains manifestants portent des masques à gaz et dissimulent leur visage sous des lunettes de ski pour se protéger, il n’y a que certains commentateurs pour s’en étonner.

La violence, parlons-en encore. Sous quel masque avance-t-elle ? Quels sont ses multiples visages ? Sans les réseaux sociaux, le mouvement des gilets jaunes n’aurait sans doute pas pu naître. Sans eux, les images de policiers s’acharnant sur des hommes trainés à terre et frappés à grands coups de matraques et de lattes dans la gueule n’auraient jamais été diffusées, et les graves « débordements » des forces de l’ordre jamais connus du grand public. S’il faut ne pas mettre tous les policiers dans le même panier et tous les gilets jaunes dans un autre, il faut tout de même reconnaître l’inégalité de traitement par les médias et les responsables politiques de cette violence qui a déferlé sur la plus belle – et sans doute l’une des plus riches – avenue du monde.

Les gilets jaunes sont venus chercher le petit roitelet qui les défiait

« Il y a trois sortes de violence, écrivait Helder Camara, évêque brésilien connu pour sa lutte contre la pauvreté (*). La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. ».

Cette violence institutionnelle n’a jamais été aussi prégnante en France depuis qu’un banquier d’affaires a élu domicile au palais de L’Élysée. Fort avec les faibles, faible avec les forts, il est le rejeton d’une caste qui méprise les gens d’en bas, ces fainéants, ces fouteurs de bordel, ces cyniques, ces alcooliques, ces sans-costard, ces gens qui ne sont rien et qui ont l’outrecuidance de la ramener. Les gilets jaunes sont venus chercher le petit roitelet qui les défiait. Ils n’ont eu qu’à traverser la rue pour cela et passer ainsi de l’autre côté de l’anonymat tout en sortant du coma des mortels dans lequel leur condition les a plongés. Travailleurs, étudiants, retraités, demandeurs d’emploi, tous sur la même galère.

Vivre dignement, voilà tout ce que réclament les gilets jaunes, voilà tout ce que nous exigeons maintenant quel que soit la couleur de notre chasuble. Mais comment vivre dignement lorsque les débuts de mois ressemblent déjà à des fins de mois, lorsque les factures s’accumulent et que les frigos sont vides, lorsqu’on ne peut pas offrir de vraies vacances à nos enfants et que le moindre objet culturel – ces nourritures spirituelles pourtant indispensables à leur développement – sont une entaille dans un budget famélique. Là est la violence.

Comment vivre dignement dans des logements insalubres ? La pauvreté a tué à Marseille et elle le fait partout ailleurs de manière sournoise. La vraie violence, ce sont ces parents rongés d’inquiétude chaque jour pour l’avenir de leurs enfants. La vraie violence, c’est 9 millions de pauvres, 200.000 sans domicile fixe et 80 milliards ou plus d’évasion fiscale. La vraie violence, ce sont les emplois précaires, les vies à crédit et les projets qui restent à l’état de projets, ce sont ces enfants qui n’iront pas manger à la cantine avec les copains et les copines parce qu’une facture n’a pas pu être réglée. La vraie violence, ce sont ces retraités qui ont cotisé toute leur vie et qui sont obligés d’accepter des petits boulots pour finir le mois, ce sont ces millions de Français privés d’emploi, ces travailleurs pauvres qui font les poubelles… Mais cette violence quotidienne, sournoise et destructive ne fait pas débat dans les médias et dans les sphères du pouvoir parce qu’elle n’est pas vendeuse.

La vraie violence, c’est le mépris affiché par les « élites », l’arrogance de ces Marcheurs qui continuent à marteler qu’à force de « pédagogie » nous finirons par nous habituer à vivre les deux pieds dans la merde pendant que la vie continue d’aller très bien pour les plus fortunés. Jusqu’à quand ?

(*) Hélder Pessoa Câmara, ou plus couramment, Helder Camara, né le 7 février 1909 à Fortaleza au Brésil et mort le 27 août 1999 à Recife, est un évêque catholique brésilien, archevêque d’Olinda et Recife de 1964 à 1985, qui est connu pour sa lutte contre la pauvreté dans son diocèse et dans le monde.

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